Les anges sont vaniteux – chapitre 173

Vendredi 5 juin

Agathe et Lionel ont un congé pédagogique et c’est la mort dans l’âme que je suis allée les conduire au service de garde. J’avais envie de les utiliser comme rempart entre ma correction et moi, mais Johanne attend mon manuscrit et j’ai assez lambiné comme ça.

Anne a entrepris sa journée sous le signe du Saint Abandon.

Évidemment, rien ne se passe comme dans les plans et j’en ai encore fait l’expérience aujourd’hui. Ayant bien travaillé jusqu’à 2 h, j’ai décidé de prendre une petite pause et de donner son bain à Argile. Elle est guérie et son poil repousse doucement, mais les vieilles croûtes décollent et ça lui fait des squames qui s’agrippent à la fourrure. Le vétérinaire m’a dit de ne pas gratter, de la laver régulièrement jusqu’à ce qu’elle redevienne propre et, encore une fois, de m’armer de patience.

Qu’est-ce qu’ils ont tous avec cette vertu-là ? On croirait que l’univers conspire à taper sur le même clou.

J’ai rempli le lavabo d’eau tiède comme d’habitude, je suis allée chercher Argile comme d’habitude et je l’ai baignée comme d’habitude. À ce moment-là — d’une manière tout à fait inhabituelle —, elle a lancé un petit cri, s’est raidie et a laissé tomber la tête. Elle est morte, comme ça, sans explication. Je me suis précipitée sur le téléphone. Le vétérinaire m’a dit qu’Argile venait de faire une crise cardiaque et que ça n’avait rien d’exceptionnel pour un cochon d’Inde.

J’ai raccroché et là, je me suis mise à pleurer comme un veau. Pourquoi ? Parce qu’à part Ketchup, j’ai réussi à tuer tous les animaux de mes enfants. Parce que je déteste écrire et que je ne fais que ça. Parce que je porte sur mes épaules la peine qu’Agathe aura en apprenant qu’Argile est passée de vie à trépas.

Quand James est arrivé à mon secours, il a trouvé une mater dolorosa effondrée dans un fauteuil.

— Tu n’as rien à te reprocher, Anne. Tu as réussi à guérir un cochon d’Inde qui souffrait de la galle, ce n’est pas rien.

— À le guérir, puis à le tuer. J’assassine tous les animaux qui entrent dans cette maison.

— Tu as fait du bon boulot avec les enfants : ils débordent de vie.

Anne n’avait pas du tout le cœur à rire.

— Deux tortues et un cochon d’Inde, James !

— Ça ne fait pas de toi une Borgia. Moi aussi j’ai tué une tortue et je ne me flagelle pas pour autant.

Comme mon cerveau se trouvait dans un amoncellement de mouchoirs pleins de morve, je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui dire que c’est parce qu’il avait tellement culpabilisé qu’il avait acheté le cochon d’Inde que je venais d’assassiner.

— Agathe sera effondrée à cause de moi.

— Ce n’est pas de ta faute. Ça serait arrivé même si Argile était restée dans sa cage.

— Agathe ne comprendra jamais ça. Elle va croire que c’est moi qui l’ai tuée.

— On va lui expliquer. Tu vas voir, elle va s’en remettre. C’est le métier qui rentre comme dit grandpa Henry.

Le métier est rentré, je peux vous le dire. Notre puce a pleuré, repleuré et rerepleuré. Nous avons préparé un bel enterrement. James a creusé un trou pour la boîte de biscuits, j’ai fait un bouquet de pissenlits et Agathe a prononcé un éloge funèbre. Nous avons ensuite chanté : « Plus près de toi, mon Dieu ». Le service funéraire d’Argile aura été nettement plus raffiné que celui de la dernière tortue qui s’était déroulé au-dessus de la toilette, avec Raoul chantant « Malbrough s’en va-t-en guerre ».

Maintenant, c’est le temps de sortir les histoires de paradis des animaux.

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