Les anges sont vaniteux – chapitre 133

Jeudi 26 mars

J’ai eu la surprise de ma vie cet après-midi. Deux mastodontes ont sonné à ma porte pour livrer un réfrigérateur ! Comme je ne voulais pas recevoir le paquet de quelqu’un d’autre, et pire, en faire le tour pendant trois jours, j’ai appelé James qui ne comprenait pas plus que moi. Là-dessus, Peter est arrivé en courant.

— C’est bon, vous pouvez entrer, a-t-il dit en se frayant un passage entre les deux armoires à glace qui semblaient avoir renoncé au sens de l’humour au profit d’une double ration de muscles.Faces de boeufs

— Tu as acheté un frigo et tu l’as fait livrer ici ?

— Non, c’est pour toi. C’est un frigo de sous-sol. J’ai calculé : il va rentrer dans l’atelier, entre l’armoire et le congélateur. Par ici, messieurs.

Abasourdie, je suis descendue à la suite des trois hommes. Quand les déménageurs ont été partis, j’ai demandé à Peter de m’expliquer tout ça.

— La conversation d’hier m’a secoué. Au point que je n’ai pas dormi une minute cette nuit.

— Je ne voulais pas te faire de peine.

— Ce n’est pas ça. C’est même tout le contraire. J’étais trop fébrile. Je ne te l’ai jamais dit Anne, mais je t’admire énormément.

Oh non, pas ça. Les compliments me donnent envie de rentrer sous le tapis.Sous le tapis

Pourquoi ça ? C’est vrai que tu es admirable.

Posologie : baisser les yeux en espérant que ça passe vite.

— Je n’ai jamais eu le courage de parler aussi ouvertement de ce qui me dérange chez les autres, mais toi, tu l’as fait comme ça : sans mépris, sans colère. À côté de Sylvie, ça fait une méchante différence.

— Merci, ai-je répondu laconiquement pour que les compliments cessent.

— Ce que tu m’as dit m’a complètement remué. J’ai passé la nuit à retourner tout ça dans ma tête et je me suis rendu compte que je m’écoutais beaucoup, mais sans m’écouter vraiment. Depuis que c’est fini avec Sylvie, je vivote sans me poser de question.

— Avec un peu de temps, tu vas retomber sur tes pattes.

— Je ne crois pas. C’est une affaire d’attitude. Regarde-toi : hier, tu n’étais pas contente et tu m’as parlé. Un point, c’est tout.

S’il savait que depuis un mois, elle passe son temps à parler de lui dans son dos.Dans son dos

— Alors, j’ai décidé de reprendre ma vie en main. Ce que j’aime, c’est la mer et le fleuve, ce n’est pas la mer. Je retourne en Gaspésie.

Quoi ?

— Quoi ?

— Je reprends la pêche au crabe. J’ai appelé papa, il saute de joie. Les glaces commencent à caler, je dois descendre au plus vite si je ne veux pas rater l’ouverture. Je m’en vais dimanche.

— Mon Dieu, Peter, je ne sais pas quoi dire. Je suis contente pour toi, mais triste que tu partes si loin.

Moi, je suis exclusivement heureux. Sans partage, sans nuance.Heureux

— Je n’ai jamais été un gars de la ville. Je ne me suis pas trop mal adapté, mais c’est chez nous que j’ai envie de vivre. J’ai compris ça.

— Tu n’as pas peur de te tromper et de regretter ton choix ?

— C’est en venant ici que je me suis trompé. Je pensais que la Gaspésie, c’était un trip de jeunesse. Je profitais de la vie avec mes chums, la pêche, ma mère qui s’occupait de moi comme un petit gars. Ça fait que quand Sylvie est passée, c’était évident que je devais la suivre.

— Pourquoi ?

— Pour être un homme comme James. C’est mon grand frère et quand il est parti à 17 ans, j’ai eu l’impression qu’il avait fait la bonne chose, une chose que je n’avais jamais eu le courage de faire.

Ça m’a sciée d’entendre ça. Je n’avais jamais réalisé que Peter idéalisait son frère. Et je n’avais jamais compris pourquoi il avait abandonné la pêche pour Sylvie alors qu’il aimait tellement ça.

— Maintenant, c’est fait. Je suis allé voir ailleurs et j’ai vu que je ne pouvais pas vivre loin de la mer. J’ai hâte de retourner sur le bateau et de retrouver mes amis. La Gaspésie

— On va s’ennuyer de toi. Tu reviendras nous voir.

— Pareil pour vous autres.

Un petit moment d’émotion nous a forcés à nous taire.

C’est l’ange qui passe.

— Mais tu ne m’as toujours pas expliqué l’histoire du frigo !

— C’est votre cadeau. Vous ne m’avez jamais laissé payer une pension et vous m’avez dorloté, même avant que je vienne m’installer ici. Je voulais vous offrir quelque chose pour vous remercier. Je t’ai souvent entendue te plaindre parce que ton frigo débordait ou que les nouvelles bouteilles de jus d’orange ne rentraient pas dedans.

— Elles rentrent, mais elles ne sortent plus.

— Maintenant, tu vas pouvoir les stocker en bas et les transvider dans des plus petits contenants.

— C’est génial ! Je vais aller à l’épicerie et acheter plein de canettes, de grosses bouteilles de ketchup et de jambon. Merci Peter. Merci sincèrement.Plein de bouteilles

— Merci à toi. Je t’ai dit que tu m’avais épargné des années de thérapies. Tu m’as aussi sauvé d’une vie platte.

Il y a des jours où on a vraiment l’impression de servir à quelque chose.

C’est bon, n’est-ce pas ?

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2 réflexions sur “Les anges sont vaniteux – chapitre 133

  1. « S’il savait que depuis un mois, elle passe son temps à parler de lui dans son dos ».

    On pense souvent que la vie est plus belle chez les autres. Et je pense que penser comme ça m’a souvent rendu malheureux: si la vie des autres est tellement meilleure que la mienne c’est parce que je fais quelque chose de mauvais! Par contre, quand je me suis aperçu que les autres avaient leurs propres « fantômes », avaient aussi des problèmes et même plus que moi, et que parfois ils paraissaient heureux pour cacher leurs faiblesses, alors un gros poids est parti de mes épaules! Ben, j’ai eu besoin de quelques années de thérapie pour le réaliser… Anne a sauvé quelques centaines de dollars par semaine à Peter! 😄

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