Les anges sont vaniteux – chapitre 132

Mercredi 25 mars

Quelle drôle de journée ! Ce matin, Johanne m’a appelée pour me proposer un contrat d’écriture. J’ai cru qu’elle avait fait un faux numéro, mais elle m’a assuré que non, qu’elle m’avait bien choisie.

— J’ai eu une idée pour une nouvelle série.

Cette éditrice fait une fixation sur les séries.

— Ça fait quelques jours que j’épluche mes listes d’auteurs et je pense que c’est toi la perle rare.Unique

— Je n’ai jamais écrit de ma vie. Je ne sais même pas comment construire un plan.

— Tu m’écris toutes les semaines. J’adore lire tes courriels, tu as une manière très drôle de raconter les choses.

J’ai bien fait de ne pas lui parler de mon journal décennal. Elle m’aurait carrément proposé d’entreprendre un roman pour adulte.

— Des courriels, ce n’est pas de l’écriture.

— Je ne te demande pas une thèse de doctorat, je veux une histoire pour un public de 6 à 10 ans. Les héros pourraient être des frères et sœurs qui vivent des aventures. Du genre Enid Blyton.

— Je n’ai pas assez d’imagination.

Ça, c’est la meilleure ! Je ris tellement que j’ai mal aux ailes !cat-1014410_1280

— Sers-toi de tes enfants comme modèles. Rien que tes histoires de tortues pourrait remplir un livre.

— C’est hors de question. Je tiens trop à ma vie privée.

— Alors, écris des romans policiers comme les 4 As.

Johanne sait me prendre par les sentiments et les mots « romans » plus « policiers » sont du genre à faire mouche.

À partir de là, la conversation a versé dans les civilités. Le vers était dans la pomme et Anne jouait à la princesse avant d’accepter.

— Je ne peux pas dire que ça ne me tente pas, mais je ne saurais pas par quel bout m’y prendre. Je n’ai jamais fait ça.

— Je vais t’aider. Tu vas voir, ça va bien aller.

— Laisse-moi un jour ou deux pour y penser.

Ce genre de bla-bla accompagne beaucoup de changements dans ma vie, ces temps-ci. Est-ce la trentaine ? J’ai toujours été fonceuse, avide de nouvelles expériences et partante pour les sentiers hors-pistes. Je vieillis mal.

Anne est branleuse. Une vraie, authentique branleuse.Branleuse

Avec James, nous avons laissé tomber le cinéma au profit d’un long resto. J’avais envie de parler de cette offre. Bien sûr, il est emballé par l’idée. Il pense que ça me rendrait plus autonome. Je n’aurais plus à attendre les contrats de Jean-Paul ou de Johanne ; je pourrais travailler quand bon me semble. Et comme j’écrirais les textes et les dessins, j’arrêterais d’illustrer des sujets soporifiques et de me taper les angoisses existentielles des auteurs.

Rien de mieux que de se taper ses propres angoisses existentielles.

J’ai finalement décidé d’accepter. Depuis qu’on est revenus de Cuba, je me laisse trop porter par le courant. Je dois reprendre mon destin en main.

Splish splash, je me baigne dans le bonheur.Splish splash

À la maison, nous avons eu la surprise de trouver Francis et Peter en train de jouer une partie de Risk.

Oups, fausse joie.

Je n’ai pas caché mon étonnement :

— Tu n’avais pas une partie de hockey ?

— Ça a été annulé à cause du tournoi pee-wee. J’ai mangé au restaurant à la place. En arrivant, j’ai voulu ramener Francis, mais il aurait fallu laisser les enfants tous seuls, alors j’ai préféré vous attendre.

James est allé reconduire Francis. Quand il est revenu, il était écarlate.Écarlate

— Comment ça se fait qu’on est obligé de payer un gardien quand tu passes la soirée à la maison ?

Peter est redevenu un petit frère.

— Euh, je n’ai pas pensé à ça.

— Évidemment, tu n’as pas pensé à ça parce que tu penses juste à toi. C’est quand même incroyable que tu ne sois jamais capable de faire les choses en fonction des autres.

Je me suis interposée avant que James démolisse Peter.James contre Peter

— Les gars, on est mûrs pour un pow-wow.

James m’a regardée avec des yeux en fentes pendant que Peter allait s’asseoir au salon, les épaules basses. Si je voulais jouer les proactives, c’était le temps. J’ai expliqué à Peter à quoi ressemblait la vie des parents. Pauvre lui, il ne peut pas imaginer qu’on ne contrôle même pas nos heures de sommeil.

Je lui ai dit que j’étais épuisée morte, que j’en avais assez de tenir une auberge et de le servir alors que ma cour débordait de partout. J’ai ajouté qu’il était affligé d’une totale incapacité à comprendre les signaux non verbaux. J’ai terminé en disant que nous l’aimions et que nos reproches ne changeaient rien à ça.

C’est vrai à court terme, mais pas à la longue. Les humains ne peuvent pas aimer à sens unique. On doit leur renvoyer l’ascenseur.

Quand j’ai eu fini, James a ajouté une couche de l’ordre du « comme mon épouse, je pense que… ». Pendant tout ce temps, Peter avait la tête d’un chien qui s’est fait prendre avec une cuisse de poulet dans la gueule. CoupableFinalement, il s’est excusé en disant qu’il n’avait pas réalisé, mais que ce n’était pas la première fois qu’on l’accusait d’être plus à l’écoute de ses propres besoins que de ceux des autres. Ça m’a fait de la peine parce qu’il parlait de Sylvie et que je n’avais pas envie que nos reproches communs s’amalgament, mais je ne l’ai pas contredit.

Bravo !

Il a promis de s’améliorer. Il m’a même remerciée en disant que je lui avais épargné des années de thérapie. Que s’il se comportait comme ça avec moi, il pouvait le faire aussi avec d’autres qui n’étaient pas assez proches pour lui faire remarquer.

Bonne chose de faite. Demain, j’appelle Johanne pour lui dire que j’accepte le contrat.On signe

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2 réflexions sur “Les anges sont vaniteux – chapitre 132

  1. Comme écrivaine, sans Peter à la maison et avec le contrôle de tout le processus de sa création (de l’écriture jusqu’à l’illustration), une nouvelle étape de sa vie commence! Et c’est vrai que tous les genres de doutes et peurs « accompagne[nt] beaucoup de changements dans ma vie » aussi, et je crois dans la vie de beaucoup de monde, mais il est aussi vrai que l’on doit se laisser « porter par le courant » parfois.

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