Les anges sont vaniteux – chapitre 94

Jeudi 22 janvier

Les enfants ont pleuré quand je suis partie. J’ai eu beau leur dire que je revenais demain soir, rien ne pouvait les consoler. Je les ai laissés aux bons soins de mes parents et je suis montée dans l’autobus en me demandant qui me consolerait moi.

MoiMoi

Je déteste encore plus être séparée de mes enfants que de mon mari. Heureusement, l’épuisement — j’ai dessiné une partie de la nuit — a eu raison de mon cœur de mère meurtri et m’a fait sombrer dans un sommeil profond.

Arrivée chez Peluche, Johanne m’a murmuré que Diolinda n’avait pas l’air bien lunée.

— Tu dis ça pour me rassurer ? ai-je demandé, vexée par son manque de tact.

Diolinda s’est levée pendant que Johanne faisait les présentations. Je n’imaginais pas du tout ma diva comme ça. Elle promenait un vaste embonpoint, des cheveux très courts et des vêtements colorés qui ne lui allaient pas du tout.

Pas étonnant qu’elle n’aime pas les dessins d’Anne : elle n’a aucun goût !

J’ai pensé à l’enseignement de mon père : « Sois gentille. Les gens sont désarmés devant la gentillesse ».

Jean-Eude a raison. On doit traiter les autres comme on veut être traité. C’est LA règle d’or.

— J’ai beaucoup aimé votre histoire, ai-je dit en lui serrant la main. Est-ce que vous vous êtes inspiré de votre vie ?

Un sourire a éclos sur son visage, laissant apparaître des dents blanches que je lui ai douloureusement enviées. Elle m’a raconté qu’en effet, elle s’était inspirée de sa fuite d’Haïti et de ses difficultés d’adaptation au Québec pour écrire son conte. HaïtiJe ne comprenais pas pourquoi elle se confiait à moi comme si j’étais sa meilleure amie alors qu’elle venait de refuser mes dessins.

Diolinda pensait se faire massacrer et au lieu de ça, elle a reçu une fleur. Il y a de quoi être troublé.

Nous nous sommes assises et j’ai sorti mon cartable.

— Je n’ai pas pu travailler autant que j’aurais voulu, parce que mon fils s’est blessé. J’ai dû l’amener à l’hôpital.

Anne avait réussi à lui arracher un sourire en la complimentant, elle lui volait maintenant son cœur en lui parlant de son fils.

— Oh la, la, pauvre toi, m’a-t-elle dit en me flattant le dos avec sollicitude. Comment il va, le petit chou ?

Elle a écouté ma réponse puis s’est lancée dans une tirade de mère. Elle m’a raconté qu’elle avait six enfants. Comme je lui demandais comment ils s’appelaient, elle m’a appris pourquoi ils portaient des prénoms inhabituels.

— Les prénoms haïtiens sont issus du créole, mais il n’y a que les pauvres qui les utilisent. C’est une manière de montrer qu’on est fiers.

Ainsi donc, elle venait d’un milieu très pauvre. Même si je n’avais pas particulièrement d’affection pour elle, ça m’a fait de la peine.

— Ces prénoms-là ont un sens. Par exemple, j’ai appelé ma première fille Chimene parce que je l’ai eue sur un chemin de campagne pendant que je me rendais chez la sage-femme.

Sur la route— Vous avez accouché toute seule de votre premier bébé ?

— Oui, mais c’est ma faute. Je pensais que j’avais le temps. Je me trompais, elle avait hâte de sortir, celle-là. Elle est encore comme ça aujourd’hui, toujours pressée. Après, j’ai eu trois filles. Ça m’a tellement énervée que ma quatrième, je l’ai appelée Asefi.

— Pourquoi ça ?

— « Assez de filles ». J’ai bien fait de lui donner ce nom-là, parce qu’après, j’ai eu mes deux fils. Ma sœur, c’est le contraire. Elle a un gars qui s’appelle Asegason. Mais elle, elle n’a pas réussi à faire de fille après lui. De garçon, non plus d’ailleurs.Asefi

Je lui ai dit qu’elle devrait écrire ça, que c’était vraiment intéressant. Johanne s’est mise à gigoter sur sa chaise et je me suis rappelé qu’elle avait juré de ne plus travailler avec Diolinda. J’ai alors sorti mes esquisses et les ai posées sur la table. Johanne a poussé de grands « oh » et « ah ».

Johanne est la plus fidèle admiratrice d’Anne, mais là, elle en rajoutait pour que Diolinda se sente incapable de rejeter son travail une fois de plus.

— Vous voyez, j’ai fait un dessin à l’aérographe, un autre au pastel sec et un troisième à l’encre de Chine, mais avec des teintes moins vives. Je peux aussi utiliser l’acrylique, l’huile, le pastel à l’huile ou une technique mixte de collage et de peinture. Mais il faudra allonger les délais parce que c’est plus long à faire et qu’il faut calculer le temps de séchage avant la photocomposition.Différentes techniques

— C’est impossible de repousser encore les dates, a dit Johanne sans chercher à cacher son impatience. Diolinda, il faut que tu trouves ton bonheur dans les esquisses d’Anne.

Diolinda regardait les images avec un visage fermé. En une seconde, elle est redevenue la princesse des grands jours.

— Je crois que je préfère encore les premiers dessins à l’encre de Chine.

J’ai senti qu’Anne allait exploser. Elle cherchait une réplique assassine pendant que je tentais de la calmer. Je lui ai soufflé qu’elle était à Montréal pour se baigner dans la piscine du Hilton, centre-ville. Que c’était la vraie raison de ce voyage. Diolina a profité de notre querelle intérieure pour ajouter :

— Tout ça, c’est trop fade. Ça manque de caractère.

Tous aux abris !

Tous aux abrisJ’étais fatiguée et je ne trouvais rien à lui répondre. J’ai eu le de réflexe de me lever.

Pour l’étriper ?

Johanne a enfin mis ses culottes de patronne.

— Diolinda, ça suffit ! Tu ne réalises pas à quel point tu es chanceuse d’avoir Anne comme illustratrice. Tu devrais me remercier de t’avoir donné la meilleure au lieu de jouer la poule de luxe.

Je pensais que Diolinda montrerait les dents devant les paroles crues de Johanne, mais au contraire, elle a éclaté en sanglots.

— Excuse-moi, trésor, je ne voulais pas te faire de peine. C’est juste que tes premiers dessins étaient parfaits.

— Pourquoi tu les as refusés, alors ? a demandé Johanne sans cacher son irritation.

Ouais, pourquoi ?

— Parce qu’ils sont magnifiques, voyons ! a répondu Diolinda en se mouchant bruyamment dans un vieux Kleenex qu’elle venait de tirer de sa manche. J’ai toujours écrit dans des cahiers d’école ou sur des étiquettes de boîtes de conserve et maintenant, tu me donnes une artiste comme elle. Mon conte ne mérite pas ça. Tu ne vois pas ça ?Les étiquettes

J’ai tout compris.

Moi aussi

— Tu as le syndrome de l’imposteur.

— Je ne sais pas c’est quoi, a-t-elle répondu en reniflant.

— Tu penses que ton manuscrit n’a pas de valeur et que tu n’es pas à ta place chez Peluche. C’est ça ?

Elle a hoché la tête.

— Tu as tort, a dit Johanne. Tu l’as trouvé suffisamment bon pour nous l’envoyer, non ?

— Oui, c’est vrai, il n’est pas si mauvais que ça, a-t-elle concédé timidement.

— Tu vois ! a dit Johanne.

Elle s’est calmée un peu puis s’est tournée vers moi :

— J’espère que tu ne penses pas que je trouve tes dessins laids, mon cœur. C’est juste que les premiers étaient plus colorés. J’aimais mieux ça.

Enfin un compliment ! Autant en profiter.Autant en profiter

— Il me semble que l’encre de Chine servait bien la poésie de ton texte, ai-je dit.

— Tu trouves ça poétique ? m’a-t-elle demandé avec le sourire d’une petite fille qui vient d’apprendre qu’elle a le droit de sauter sur le lit.

— Bien sûr. J’aime beaucoup ça. Tu écris bien.

Elle s’est levée et m’a prise dans ses bras. Sa joue était toute mouillée. J’étais contente d’avoir légèrement maquillé la vérité.

La vérité sans les qualités de cœur, c’est de la cruauté.

— Alors, ne change rien. Excuse-moi de t’avoir fait venir à Montréal pour rien. Surtout quand ton petit poulet vient de se blesser.

Johanne — rayonnante — a proposé qu’on aille manger ensemble. J’ai quitté le restaurant la première, soulagée que les choses s’arrangent finalement. J’avais déjà la tête ailleurs. À un grand roux qui m’attendait dans un grand hôtel.Un grand roux

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2 réflexions sur “Les anges sont vaniteux – chapitre 94

  1. La syndrome de l’imposteur. Je connais bien ça: on croit d’avantage aux critiques qu’aux compliments… Surtout quand les critiques viennent de nous-mêmes! Pendant beaucoup de temps j’ai souffert avec cette syndrome… Aujourd’hui, je suis, disons, en remission!…

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