Les anges sont vaniteux – chapitre 16

Vendredi 1er août

Grosse journée de route entre Chandler et Baie-Saint-Paul. Je ne suis pas fâchée de quitter la famille de James et de retrouver l’homme que j’ai épousé. Je ne comprends pas pourquoi il change autant quand on retourne en Gaspésie. Moi, je reste la même peu importe où je me trouve, non ?

Ben voyons ! Certainement pas. Quand Anne va chez ses parents, elle ne ressemble que vaguement à celle qui habite le bungalow de Boischatel. Elle devient plus hargneuse, plus vindicative. James pense qu’elle se transforme en petit boss de bécosse pour lui montrer qu’elle connaît les airs de la maison.

La vérité est ailleurs. Anne régente tout le monde à Baie-St-Paul parce qu’elle cherche à prouver qu’elle vaut mieux que sa mère. C’est horrible à dire, mais c’est ce qui se passe.

Je vaux mieux

Adélaïde a épousé son premier amoureux, un homme doux et patient qui lui a offert une existence à l’abri des excès, des querelles et des soucis. Anne enrage en songeant qu’au lieu de profiter de cette aubaine pour croquer la vie à pleines dents, sa mère a fait de son monde l’univers du vide.  Adélaïde est drôle, généreuse et intelligente, mais elle est avant tout peureuse. Moi, je sais qu’elle souffre d’un trouble obsessionnel compulsif non diagnostiqué.

Quand les petits-enfants sont nés, Anne a craint qu’Adélaïde meure de panique. Les régurgitations, les couches sales, les purées lancées contre les murs étaient autant de mammouths qui piétinaient le monde aseptisé de la pauvre femme.

C'est sale

Un jour de pluie, alors qu’Anne avait proposé aux enfants de faire de la peinture à doigts — par pure malice — Adélaïde prit son manteau et quitta sa propre maison sous le regard médusé de tout le monde. Jean-Eude, qui n’élevait jamais la voix, s’emporta contre sa fille :

— Ça t’amuse de faire ça ?

— Pas particulièrement. C’est elle qui me provoque en critiquant tout le temps les enfants. Je n’en peux plus de la voir nous regarder comme des choses gluantes qui puent.

— Si tu savais à quel point elle se domine, tu ne serais pas aussi sévère avec elle.

— Mon Dieu, papa ! Je n’ose même pas imaginer à quoi ta vie ressemble.

Il n’y avait pas un atome d’ironie dans le discours d’Anne. Elle idéalisait son père et donnait le rôle de la méchante à sa mère.

— Anne, franchement, tu as vécu 18 ans avec nous et tu n’en es pas morte !

Anne n’avait pas l’habitude de se faire remonter les bretelles par Jean-Eude, même d’une manière aussi délicate. Elle décida de couper son vin.

— Je reconnais que la peinture à doigts, ce n’était pas l’idée du siècle.

L'idée du siècle

Elle proposa une promenade avec parapluies aux enfants qui voyaient d’un mauvais œil l’annulation de l’activité du jour. Lorsqu’elle rentra, Anne trouva ses parents assis à la table immaculée de la cuisine. Elle s’excusa auprès de sa mère.

— Je suis allée chez Emma, répondit simplement Adélaïde.

La vie d’Adélaïde était constituée d’un chapelet de peurs tandis que sa sœur Emma, la mère de Brigitte, entretenait une pépinière d’idées folles. Réunies, elles formaient un équipage relativement équilibré.

— Elle m’a donné le numéro d’une femme de ménage. Ton père l’a appelée et elle viendra de temps en temps.

Anne explosa avant que j’aie le temps de déplier mes ailes.

— Comme les fois où je viens avec mon mari et mes enfants, par exemple ? Je n’en reviens pas ! Tu n’es pas contente de nous voir, tu t’en fais seulement pour ton maudit ménage.

— Anne ! rugit Jean-Eude qui n’avait pas indexé le registre des blasphèmes depuis sa propre enfance.

— Excuse-moi, papa.

— Écoute, c’est vrai que je m’en fais pour le désordre. Mais ce n’est pas vrai que je ne suis pas contente de vous voir. C’est même parce que je veux que vous veniez plus souvent que j’ai demandé l’aide d’Emma.

Jean-Eude et Anne se jetèrent un regard inquiet. Les conseils d’Emma pouvaient produire de drôles de résultats. Un jour, Adélaïde avait changé tous les téléphones de la maison parce qu’Emma avait lu qu’ils étaient les éléments de décors les plus négligés.Tous les téléphones

— C’est elle qui a pensé à la femme de ménage. Elle dit que si quelqu’un vient laver après vos visites, ça me détendra. Ton père a trouvé que c’était bien pensé.

— Tu te sentiras plus à l’aise toi aussi, ajouta Jean-Eude. On y gagnera tous.

Anne a protesté quelques minutes pour la forme avant de reconnaître que ça simplifierait la vie de tout le monde.

 J’étais heureux : j’ai glissé un mot à l’ange d’Emma pour qu’il lui bricole une récompense.

Une récompense

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