Les anges sont vaniteux – chapitre 83

Mardi 30 décembre

James a eu la bonne idée d’amener les enfants faire de la raquette au domaine Maizeret pour que je puisse terminer mes illustrations du prochain Lumières. Je venais à peine de descendre dans mon bureau qu’on sonnait à la porte. C’était Peter. Je voulais lui dire de repasser plus tard, mais j’ai changé d’idée en voyant sa tête. Pour se vider le cœur, Peter ne pense jamais à James. Les deux frères sont très proches, mais seulement dans l’action : planter un arbre, jouer au soccer avec les enfants ou décoller de la tapisserie. Quand vient le temps de parler de ce qui coince, c’est vers moi que le petit se tourne. Peut-être parce qu’il a quatre ans de moins que moi et onze de moins que James.

Je lui demandais comment ça allait quand une odeur insupportable a monté vers mes narines. J’ai senti mon café en pensant qu’il avait ranci, mais ce n’était pas ça.Ça pue

— Ça sent don ben mauvais, ai-je dit en essayant de trouver l’origine de la puanteur.

— Ne cherche pas, c’est moi.

Franchement, Anne aurait dû penser que ce parfum de petit pied et de vieux yogourt venait de la patte cassée de Peter.

— J’ai tout fait pour me débarrasser de l’odeur. J’ai enveloppé mon plâtre dans un sac plastique, j’ai même mis de la poudre dedans. Sylvie ne veut plus coucher avec moi. Elle dit qu’elle a l’impression qu’un chat m’a pissé dessus.

— Pauvre toi.

— Tu parles de l’odeur ou de Sylvie ?

— Euh, des deux.

— Pour l’odeur, oui, je fais pitié, mais pour Sylvie, pas du tout. C’est une vraie libération de ne plus dormir avec elle.

— Ouille. Ça ne va pas fort, vous deux.

Il a levé les yeux au ciel en secouant la tête.

— Je n’en peux plus. Je suis écœuré de vivre dans ce climat de fin du monde.

Effectivement, avec Sylvie, c’est l’apocalypse tous les jours. Elle a trois sœurs qui sont perpétuellement en chicane. Peter les appelle les Quatre Vérités. Pas une journée ne se passe sans que l’une d’elles n’en attaque une autre. Elles se traitent de tous les noms, se réconcilient, se pardonnent dans des torrents de larmes, puis remettent ça.Les 4 vérités

— C’est vrai qu’elle n’est pas reposante avec ses sœurs, mais avec toi elle est plus calme, non ?

— Elle est comme ça avec tout le monde, Anne. Elle passe son temps à engueuler ses employés. La semaine passée, Patrick lui a lancé sa démission à la tête. Il dit que ce n’est pas parce qu’il est laveur de tapis qu’elle a le droit de le traiter comme un torchon.

Sylvie est propriétaire d’une compagnie de nettoyage après sinistre.

— À la maison, c’est pire. Elle est polydysfonctionnelle : rien ne marche chez elle. Elle est même en train de rendre le chat fou.

— Il a toujours été fou votre chat.

— Elle l’a mis au régime ! Je te jure : elle est anorexique par procuration ! Quand je l’ai connue, elle n’était pas comme ça. Elle était excessive, mais ça restait dans les limites de l’acceptable. C’est même ça qui me plaisait. Là, elle a complètement disjoncté.

Peter a longtemps cherché une femme douce et discrète comme sa mère. Mais il tombait plutôt sur des filles gênées ou complexées. James disait qu’il collectionnait les plantes vertes. Évidemment, quand il a connu Sylvie, c’est comme s’il passait directement du rouleau de cire au iPod. Il n’a pas réfléchi longtemps avant de plonger.

— Quand j’arrive à la maison, elle est soit au téléphone avec une de ses sœurs en train de pleurer, soit d’une humeur massacrante. Dans les deux cas, j’ai droit à une sainte colère.

Le mot n’est pas trop fort, même pour moi.

— Un regard de travers la fait chavirer. Le pire, c’est qu’elle me reproche de faire ce qu’elle m’avait demandé la veille. Avant-hier, elle m’a chanté des bêtises parce qu’elle était trop fatiguée pour faire à souper. Hier, j’ai ramené une pizza et elle m’a engueulé comme du poisson pourri parce qu’elle avait passé l’après-midi à préparer un bœuf bourguignon.Sainte colère

— Ça serait plus simple de lui parler à elle plutôt qu’à moi, non ?

Excellent conseil.

— Personne ne peut parler avec elle. As-tu déjà parlé avec elle, toi ? Je veux dire, vraiment parlé ?

Comment lui dire qu’elle me tombe trop sur les nerfs pour ça ? La première fois que je l’ai rencontrée, elle a ri de moi parce que je portais la croix de mamie. Elle m’a balancé au visage les plus gros clichés religieux, la place des femmes dans l’église, les scandales sexuels et les richesses du clergé. Tout y est passé. Je porte ma chaîne parce que j’aime ma grand-mère et que je suis croyante, pas pour évangéliser les athées et encore moins pour lancer une chicane dans les partys de famille.

Il n’y a pas de meilleure raison.la-croix-de-mamie

— Non, mais ça n’a rien à voir. L’important c’est que toi tu l’aimes. Voyons Peter, tu as tout quitté pour elle.

— C’est la plus grosse connerie que j’ai faite de ma vie.

J’étais bouleversée par ce qu’il me disait et j’ai eu le réflexe de nier ce que je pensais.

— Tu remets tout en cause, parce ça fait, quoi, trois semaines que tu t’es cassé la jambe ?

— Quinze jours. Il me reste quatre semaines à tirer. Je vais virer fou.

— Mais non, tu as seulement besoin de prendre de l’air. Qu’est-ce que tu fais pour le jour de l’an ?

— On a loué un chalet avec la gang.Un chalet avec la gang

— Parfait, comme ça au moins, vous ne serez pas coincés avec les sœurs.

— Tu as raison, c’est toujours ça de gagné.

— Prends un jour à la fois. Tu traverseras le pont rendu à la rivière. Quand tu n’auras plus ton plâtre, ça va tout de suite aller mieux, je suis sûre.

— Mouais.

Ma troupe est arrivée là-dessus. James allait passer un commentaire sur l’odeur, mais je lui ai lancé un regard appuyé que — pour une fois — il a capté. Les petits, eux, n’ont rien senti.

C’est probablement parce qu’ils sont à l’âge où ils peuvent encore coller leurs propres pieds sur leurs narines.Dans la bouche

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