Les anges sont vaniteux – chapitre 23

Vendredi 22 août

Arghhhh ! Je ne trouve plus mes clefs. Les enfants ont dû les perdre en allant chercher le courrier hier après-midi. J’ai appelé James qui ne répondait ni sur son cellulaire ni à son bureau, alors, je l’ai fait prévenir par Gabrielle, sa secrétaire. Il m’a rappelée tout essoufflé. Ses paroles ont confirmé ce que le non verbal avait déjà publié :

— Anne, je suis en réunion.

— Je suis désolée : il faut que je sorte et les enfants ont perdu les clefs.

— Les clefs…

— Les clefs de la maison, des deux chars, de la boîte à lettres, du cadenas de mon vélo et du cabanon.

— C’est une blague ?

—…

— As-tu regardé dans tes poches ? Dans celles des enfants ?

— James…

— Peut-être qu’elles sont dans la boîte à malle ? Ou dans la salle de bain ? Ne ris pas, je connais un gars qui a retrouvé un 20 $ dans un rouleau de papier de toilette.

20$?

— James, il faut que tu viennes me porter ton trousseau. Tu as l’unique clef de la maison.

— QUOI ? Non ! J’ai ma revue de projets aujourd’hui. Tu sortiras demain. Ou ce soir. Ou une autre fois.

Mauvaise réponse.

— James ! Je comprends que ça ne t’arrange pas de sauter dans le char en plein avant-midi, mais je dois aller acheter les bonyeuses d’affaires d’école, ça fait que laisse tomber le jeune cadre dynamique, pis fais un père de toi.

J’ai gardé pour moi qu’il avait vanté le fait que Boischatel était à un jet de pierre des bureaux de Dana Media. Je savais bien que si j’abordais les vraies affaires, la journée allait y passer et je n’avais pas le temps.

Quinze minutes plus tard, James faisait effectivement un père de lui. Mais un père de l’ancien temps : chialeux et résigné à supporter une charge familiale écrasante.À nourrir

Il m’a garroché les clefs par la tête et est reparti sans dire autre chose qu’« excuse-moi, je suis pressé ». Je l’ai remercié du ton le plus glacial que j’ai pu.

J’ai aussi soufflé un vent du Nord dans son cou. Anne ne supporte pas de le voir travailler au mépris de ses propres valeurs. Il affirme que sa femme et ses enfants passent avant tout et s’il faut faire des promesses ou s’engager, c’est l’homme de la situation. Mais quand vient le temps de prouver ses dires, n’importe quelle excuse l’empêche de le faire. Il explique alors qu’il est coincé, qu’il n’a pas le choix. Cet argument m’énerve et ce n’est rien à côté d’Anne.

En colère

— Bien sûr que tu as le choix, lui a-t-elle dit un jour. Tout le monde a le choix. Tu ne vis pas dans un goulag. Tu es un grand parleur, petit faiseur, voilà la vérité.

— Tu ne comprends rien au marché du travail, a-t-il hurlé, à bout de patience.

J’ai crié : « non, James ! Pas ça. » C’est le genre de réplique assassine qui soulage, mais qui te coûtera la peau des fesses.

— PARDON ? Je ne comprends rien au marché du travail ? Pourquoi ? Parce que je suis une femme ? Parce que je dessine à la maison ? Parce que je prends des décisions au lieu de suivre le courant comme un poisson débile ?

James aurait donné un rein pour ravaler cette phrase qui, il en était convaincu, lui serait servie à toutes les sauces jusqu’à sa mort.

— Tu déformes mes paroles. Je veux seulement dire que diriger une compagnie, ce n’est pas comme avoir des horaires flexibles.

— Mes horaires sont flexibles parce que j’ai fait des choix, si tu te rappelles bien. J’ai travaillé chez Dana Media moi aussi.

James n’avait pas oublié qu’Anne avait été illustratrice pour Dana Media. Mais il se souvenait aussi que si elle avait donné sa démission, ce n’était pas pour la famille : ils n’avaient même pas d’enfant à l’époque. La vraie raison, c’est qu’Anne ne supportait pas l’autorité de James. Johanne ou Jean-Paul pouvaient critiquer son travail, mais elle n’acceptait pas la moindre remarque de la part de son mari. Elle était partie avant que leur couple surchauffe. James devait avouer que dans ce sens-là, elle avait effectivement fait un choix. Mais il croyait que si elle avait pu prendre cette décision, c’est justement parce que lui, le véritable soutien de famille, gardait le fort.

Heureusement qu'on a un homme

Depuis, Anne campe sur ses positions. Les choses sont plus simples pour elle qui ne porte pas le poids de cette Grande Injustice et ne rêve pas d’une retraite en Toscane. Elle ne comprend pas pourquoi James voue une fidélité morbide aux blessures du passé et prépare l’avenir plutôt que vivre le moment présent. Elle sent le désespoir la gagner quand elle pense que s’il se laisse porter par les événements au lieu de les contrôler, c’était peut-être parce qu’il ressent une plus grande passion pour son travail que pour elle.

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