La sortie du placard

Aujourd’hui, je sors d’un placard où je me cache depuis mon enfance. Il était grand temps, ça sent le renfermé et les tablettes ont besoin d’un bon coup de plumeau. Je suis mère au foyer, ce n’est pas un secret. La révélation du jour, c’est qu’en restant à la maison, je réalise mon rêve de petite fille.

Rêve de petite fille

Ce n’est pas facile d’avouer une pareille chose et, croyez-moi, je l’ai cachée très longtemps. Qui aurait pu deviner, en me voyant coller dix ans sur les bancs de l’université, que mon ambition première était… de cacher mon manque d’ambition. J’adorais étudier la littérature, mais je n’avais aucune envie de travailler dans mon domaine. Ni dans tout autre domaine d’ailleurs.

Si j’étais née à une autre époque et dans une autre famille, on aurait fait de moi un modèle et j’aurais passé ma vie à manger du sucre à la crème en écoutant les gens faire mon éloge. Mais j’ai grandi à l’ère du féminisme institutionnel. Avoir le fantasme de repasser les chemises de son mari et coudre les pyjamas de ses enfants relève aujourd’hui du pur blasphème.

Aiguiles

Je suis l’enfant de femmes fortes, indépendantes et déterminées qui rêvaient de changer le monde en redéfinissant les rôles féminins. Ce n’est pas une image : je suis la fille, la petite-fille et l’arrière-petite-fille de femmes qui travaillaient à l’extérieur tout en mettant des enfants au monde et en prenant soin de la maisonnée. Plus ou moins bien si je regarde le goût prononcé pour le macaroni en poudre qu’elles m’ont légué, mais aucune mère n’est parfaite.

Je suis aussi féministe qu’elles, je salue leur courage et je bénis le monde qu’elles m’ont légué. C’est à grâce à des femmes comme Marie Gérin-Lajoie, Thérèse Casgrain et Lise Payette si je considère que je n’ai pas besoin d’un homme pour me faire vivre.

C’est grâce à elles si je peux être juge de la Cour Suprême, marcher sur la lune ou découvrir la bactérie antinucléaire. Elles ont pavé le chemin de ma liberté et m’ont offert tous les choix.

Enfin… Tous sauf un : celui de rester à la maison. Comment aurais-je pu affirmer, sans renier leurs efforts, que je rêvais de mener la vie de leurs contemporaines ? C’est pour être digne d’elles que j’ai fait taire mon désir profond et rejoint avec plus ou moins d’enthousiasme le joyeux marché du travail. J’y aurais sans doute passé ma vie, si j’avais zappé dix minutes de mon existence.

J’étais enceinte et je me suis mise à saigner alors que j’étais au boulot. J’ai appelé le CLSC où par miracle, j’ai parlé à un obstétricien qui m’a ordonné de filer dare-dare au lit. Une semaine plus tard, je donnais ma démission. Je l’ai fait pour sauver ma fille, mais je crois que c’est elle qui m’a sauvée ce jour-là. J’avais trouvé ma place.

Bronze mère et enfant

Les autres morceaux du casse-tête ont refusé de s’emboîter aussi facilement.

Il a fallu des années avant que ma mère accepte mon choix et arrête de m’appeler Madame Chose. Un collègue de mon mari m’a reproché de magasiner avec l’argent de mon homme. Un menuisier qui était venu faire un devis à la maison m’a dit qu’il ferait vite pour ne pas me déranger dans mes « programmes ». Je vous rassure, il n’a pas eu le contrat.

J’ai tenu bon malgré tout. Mes enfants sont grands maintenant et, en théorie, ils n’ont plus besoin de moi. Pourtant, je suis toujours à la maison. Ils rentrent dîner chaque midi, je supervise les devoirs, je cuisine et je recouds les boutons. Bien sûr, je consacre beaucoup de temps à la lecture, au bénévolat et à l’écriture, mais je le fais quand ils sont à l’école.

J’ai compris que je ne manquais pas d’ambition. Mon ambition à moi, c’est d’être mère au foyer. Et j’en suis une titi de bonne.

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8 réflexions sur “La sortie du placard

  1. Ma chère amie! Je dois te dire que je ne suis pas du tout d’accord avec toi! Aller à l’université et decider de rester à la maison comme mère au foyer n’est pas « cacher mon manque d’ambition »! Comme ça, tu peux employer tout ce que tu connais pour jouer le difficile rôle d’éduquer et de former tes enfants! Et ça, nous sommes tous d’accord, tu as fait et fais toujours merveilleusement bien! Alors, soies sûre que tu continues la tradition des femmes fortes de ta famille… et tu formes des adultes forts chez toi! Tu as le courage de choisir… quand il y a des femmes qui, pour plusieurs raisons, n’ont pas de choix… Alors, bravo! Outre, je pense que cet article est peut-être le plus important de ton blog et surement un des plus beaux! Merci et bravo! Je suis très fier de toi et ne regrette que le fait d’être trop loin, car je ne peux pas t’embrasser en remerciment!

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  2. Très beau texte Julie! Ce qu’il y a de plus important, c’est de faire ce qu’on aime dans la vie pour être heureux et s’épanouir. En plus, les enfants ont pu bénéficier de toi à 100%. Ça, ça n’a pas de prix!

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  3. Félicitations, Julie! Je suis fièr de toi et de ton billet plein de courage et merveilleusement écrit. Tu es une vraie mère au foyer et tu offres et as offert énormément de toi-même à ta famille (et à tes amis). Et réaliser ses rêves d’enfant est la plus belle réussite qui soit!

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