Les anges sont vaniteux – chapitre 13

Lundi 28 juillet

Je suis contente d’être arrivée en Gaspésie surtout pour revoir le grand-père de James. J’ai une tendresse particulière pour lui parce que James lui ressemble beaucoup. Grandpa Henry n’a jamais pris de ventre, contrairement à mon beau-père qui bedonne. Il coiffe ses rares cheveux blancs vers l’arrière, ce qui fait ressortir son nez aquilin et ses pommettes saillantes. Il ne parle pas beaucoup et casse son français. Un jour, je lui ai confié que j’espérais voir James vieillir avec la même sagesse que lui. Il m’a dit :

— Je crois que tu m’aimes trop.

Toute ramollie, je lui ai répondu :

— Est-ce qu’on peut trop aimer quelqu’un ?

Il m’a regardé avec ce sourire que j’adore et qui me fait imaginer l’air qu’il devait avoir quand il était petit garçon.

— Bien sûr que non, beauty : tu as raison.

Coeur en bois

Il vit dans la maison où il est né. Quand mes beaux-parents se sont mariés, ils se sont installés chez lui. Il leur a remis les clefs pour bien leur montrer que cette maison était maintenant la leur.

Nicole n’a pas changé grand-chose. La décoration intérieure est donc passée de contemporaine au moment de leur mariage, à franchement démodée quand les garçons étaient petits. Quarante ans plus tard, la maison est une authentique vintage qui fait rêver.

Vieux salon

Moi aussi j’aime cette maison qui porte fièrement son âge. Elle est divisée en deux dans le sens de la longueur. L’arrière comprend la cuisine et la salle de couture. Largement fenestré, il donne sur la mer et constitue le royaume de Nicole. Elle fait des vêtements pour ses petits-enfants en contemplant la nature. L’hiver quand le golfe est gelé, le gris et le blanc se déclinent dans toutes les nuances possibles. Les soirs d’été, Nicole admire le ciel qui s’embrasse et n’hésite pas à retarder le moment de faire la vaisselle jusqu’à ce que le feu s’éteigne. À l’automne, la mer se déchaîne dans une fureur de verts et de noirs.

Mer coucher de soleil

De l’autre côté, William a installé son bureau. Il vit en avance sur son temps. Les murs peinturés à l’huile disparaissent derrière les écrans plats et les ordinateurs. Il a même acheté deux consoles. Il passe des heures à jouer avec sa canne à pêche virtuelle et s’il existait des concours de pêcheurs de pixels, il gagnerait haut la main. Ses nombreux gadgets, sa grosse voiture, son camion surdimensionné lui sont aussi essentiels que ses lunettes.

Bureau de William

Il dépense sans compter pour se prouver à lui-même qu’il a réussi dans la vie. Pas par vanité, mais pour réparer la Grande Injustice.

William descend d’une famille d’Irlandais immigrée en Gaspésie à la suite de la Grande Famine de 1845. À cette époque, le mildiou avait envahi les récoltes. Je garde au fond des prunelles l’épouvantable vision des enfants mourant de faim alors que les propriétaires britanniques continuaient de remplir de pleins convois de nourriture à destination de l’Angleterre.

Immigration irlandaise

Comme ses ancêtres avant lui — et comme James après —, William porte en lui la blessure incurable de cette trahison. Le « traiter » d’Anglais est la pire des insultes.

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